Débat autour du film “Au nom de la Terre”

Hier était organisée chez moi une séance de projection du film d’Edouard Bergeon “au nom de la Terre” suivi d’un débat avec deux associations l’ADAGE (Agriculture Durable, par l’Autonomie, la Gestion et l’Environnement) et Solidaires avec nos paysans.

Pourquoi ça m’intéresse ?

J’habite à la campagne, et quand je dis campagne, je parle du village paumé de 700 habitants avec plus qu’un bar comme guise de commerce. Et des champs à perte de vue. Des champs et des agriculteurs.Je ne suis pas issue du monde agricole, mon mari oui, mais ça remonte à ses grands-parents. Son père n’a pas voulu reprendre la ferme familiale, et je ne l’ai jamais entendu dire qu’il regrettait son choix.

Ma maison est entourée de champs dits “conventionnels” autrement dit, j’ai du blé, du maïs et du colza tout autour de chez moi arrosés généreusement par les produits de notre bien aimé Monsanto.

Le truc, c’est que je milite pour le bio et une agriculture raisonnée, donc vous le voyais venir le malaise…  Quand je suis arrivée à la campagne, moi la fille de la ville, je voulais me rapprocher de la nature. Mais la nature que j’y ai trouvée n’est pas vraiment celle que je pensais. Enfin pas seulement. Quand je pensais jolie forêt, campagne arborée, animaux, insectes gazouillant et le “bon air frais de la campagne”, j’y ai trouvé des champs à perte de vue, des pesticides, et presque pas d’insectes d’ailleurs (!).

Bref, j’avais tout un tas de préjugés trop faciles sur le monde agricole, largement véhiculés par les médias. Mais quand tu évolues avec des agriculteurs au quotidien dans ton village, et bien tu apprends à les connaitre et à les comprendre.

Voila pourquoi je voulais participer à cette séance ciné débat.

Ce que j’ai pensé du film

Me voilà donc assise dans la salle de cinéma, pleine à craquer (là ou d’habitude tu es à peu près seule au monde – au moins c’est pratique pour choisir ton siège), entourée de pleins de têtes blanches venus en couple ou entre amis et pour la moitié agriculteurs ou issus d’une famille d’agriculteurs.

Le film commence. Il retrace la vie d’un agriculteur Pierre, joué par Guillaume Canet, de sa femme, la magnifique Veerle Baetens, et de ses deux enfants qui évoluent dans la ferme familiale reprise à la retraite de ses parents. Au début heureux, on regarde impuissant se dérouler devant nos yeux la descente au enfer de Pierre, le surendettement, le surmenage, et la dépression. Construit d’après la propre histoire du réalisateur, et on le ressent tant ce film est d’un réalisme absolu. Les moindres détails y sont. Ce film est bouleversant, touchant, réaliste, poignant, digne … bref beaucoup de qualitatifs me viennent à l’esprit mais je peux vous dire que lorsque le film se finit la salle reste muette. Un silence très lourd.

Bon moi je pleure comme une madeleine, je suis la reine pour ça. Mais je peux vous dire que les deux bonhommes à coté de moi, un exploitant agricole à la retraite, et un maire également agriculteur, fiers et droits comme tous les hommes de la terre, ne disent rien, mais je sens leur gravité. Parce que cette histoire, ils l’a connaissent que trop bien et ils prendront d’ailleurs plusieurs fois la parole lors du débat qui suivra.

Le débat avec les associations et les participants

Mon introduction est genre la plus longue de l’histoire des intro, mais je voulais vous partager tout ce contexte pour mieux comprendre le débat qui a suivi et les différentes thématiques qui ont été abordées.

La première (désolée de spoiler le film..) est celle du suicide chez les agriculteurs. Le maire assis à coté de moi raconte qu’il en a connus 3 depuis qu’il exerce ses fonctions, dont 2 où il était le premier arrivé sur les lieux. Comment on en arrive à des situations comme celles ci. Le film le met très bien en avant, et le débat aussi :

  • le poids familial : les fermes sont très souvent héritées, et les enfants “se doivent” de reprendre la ferme, de garder “les terres dans la famille”. Avec une présence souvent destructrice des parents comme dans le film.
  • l’isolement : pour un agriculteur, le travail et le domicile sont les mêmes. Ils ne sortent pas de ce cercle parfois opprimant. Et en cas de dépression comme c’est le cas dans le film, c’est fatale. L’ADAGE explique qu’elle essaie de casser cet isolement, de venir en aide aux agriculteurs et qu’il est primordial de participer à des groupes, à des associations pour ne plus se sentir seul face à ces problèmes.
  • l’esclavage : j’utilise ce terme car il a été mentionné par un intervenant qui explique que les agriculteurs perçoivent aujourd’hui des aides afin de leur assurer un revenu minimum (qui peut parfois être en dessous du minimum d’ailleurs) qu’à la seule condition qu’ils exécutent sans dévier toutes les directives. Ils se sentent esclaves du système et méprisés par la société.
  • la perte d’autonomie et de respect : très bien illustrée dans le film lorsque Pierre se fait engueuler par son père en lui disant qu’il ne fait que de la merde. Et Pierre de répondre que de tout façon les gens ne veulent plus payer, ne veulent que de la merde donc il produit de la merde. Ce point me fait vraiment écho car j’en ai déjà discuté avec un éleveur de 20 000 poulets comme dans le film. 20 000 poulets dans un enclos, qui se bouffent entre eux et vivent dans des conditions de souffrance animale. Comment peut il être fière de son travail dans ce cas ? Sa réponse, “je ne le suis pas, personne ne peut l’être mais c’est ce veulent les gens”. Et malheureusement le constat est bien là en effet. Quand vous achetez une promo genre “un poulet acheté, un poulet offert” faut pas imaginer que le poulet est élevé comme dans les spots télé et que ce genre de promo permet à l’agriculteur de vivre.

Les solutions

Je n’ai pas la prétention d’avoir une solution magique à cette crise de l’agriculture. Et les associations l’ont bien expliquées. Plusieurs témoignages d’agriculteurs vont dans le sens d’une agriculture plus raisonnée, moins destructrice pour la planète et pour eux même. Car on en est là. En plus de détruire littéralement les terres, l’agriculture intensive détruit les vies, la Vie.

L’agriculture en pâturage

Ce n’est qu’un exemple bien sur mais je vous explique. Une vache pour produire du lait a besoin d’être nourrie (ça va de soi c’est sur!). Dans l’agriculture conventionnelle, elle est nourrit à base de maïs et de soja. Le maïs il pousse avec des engrais chimiques et des pesticides dans des champs toujours plus grands, avec des machines toujours plus chères. Le soja est importé d’Amérique du sud et coûte très cher en charges aux agriculteurs.

L’agriculture en pâturage remet les vaches dans les champs à brouter de l’herbe. Ca parait tellement logique, mais une membre de l’ADAGE, agricultrice en pâturage dans ma région, nous expliquait que des agriculteurs ne croyaient pas deux secondes qu’elle allait pouvoir avoir du lait en faisant manger ses vaches comme ça !

Sur mon territoire en Ille et Vilaine, seulement 150 fermes sont passées en pâturage sur les 5000 que comptent le territoire. C’est dire qu’il y a encore du boulot.

La formation des agriculteurs

Pourquoi si peu d’agriculteurs sortent du système ? Pleins de raisons bien sur, dont certaines que je ne connais pas. Mais en échangeant avec des agriculteurs, ils t’expliquent qu’ils ont été formés comme ca. La formation qu’ils ont reçu à l’école leur explique comment utiliser les produits, comment faire du rendement. Alors ils appliquent ce qu’on leur a appris.  Alors quand L’État tire à boulet rouge sur les agriculteurs, ça serait bien qu’il revoit aussi leur formation de base et qu’il les accompagne dans le changement.

Le comportement du consommateur

Autant je ne peux pas agir sur les deux premiers points, autant celui ci est à porté de main. Le “consommateur” est revenu plusieurs fois dans le débat. Pourquoi les agriculteurs font de la merde ? Parce que le consommateur ne veut pas payer. Et le paradoxe depuis quelques temps c’est que ces mêmes consommateurs qui veulent aujourd’hui du bio et du local  ne veulent surtout pas payer plus cher. Ils ne peuvent pas, ils n’en ont pas les moyens.

On a tellement habitué les gens, et c’est vrai dans tous les domaines de la vie (vêtements par exemple), à payer trois fois rien pour les pousser à toujours plus consommer, que les gens n’ont plus le vrai sens du prix d’un produit. Si je prends l’exemple du poulet. Il est à peu près à 10 euros dans les supermarchés. Mon beau-père qui en élève de manière non professionnelle, me disait que les siens lui revenaient à plus de 15 euros en les nourrissant avec des restes de nourritures et de graines, sans compter le temps passé à s’en occuper, à les soigner etc. Et à 10 euros, je sais que pour certains c’est encore trop cher.

Comment faire alors ? Réapprendre aux gens à mieux consommer : moins mais mieux ! Tu achètes pas un poulet toutes les semaines, mais quand tu en prends un il est de bonne qualité et l’agriculteur qui l’élève peut vivre dans de bonnes conditions. La consommation est un acte de citoyenneté.

C’est ce que je m’efforce de faire, et je peux vous dire que j’y arrive. Il en va de notre santé et de celle de la planète

Le devenir de la planète

Le débat s’est finit par ce point. Nous n’étions pas hier pour confronté l’agriculture conventionnelle (les méchants) à l’agriculture bio et locale (les gentils). Ce résumé est bien évidemment trop facile et ne mène à rien si ce n’est à enfoncer encore plus la grande majorité des agriculteurs.

Mais le constat est que nous ne pouvons plus continuer à détruire la planète comme cela et la cause environnementale donne une ligne de conduite vers laquelle nous devrions tendre pour une agriculture moins destructrice des sols, des animaux et de la santé de tous consommateurs comme agriculteurs.

 

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